mercredi 14 septembre 2011

Critique de Benoît Routhier

Désirée Szucsany : La Passe,
Québec, Le Soleil, samedi 27 juin 1981
Une critique de Benoît Routhier

La passe

Je note pour l’avoir lu avec un certain enchantement, inégal toutefois, le second volume de Désirée Szucsany, «La passe». Il s’agit de six récits dans lesquels l’auteur donne libre cours à ses phantasmes. De ce deuxième livre de l’auteur de «La chasse-gardée» j’ai préféré les récits suivants : La brèche et Mourir à Goa. «La brèche» raconte joliment les indiscrétions d’une personne qui loge à côté de deux amoureux à vive sensualité. La brèche dans le mur se refermera, malheureusement sur la fin de l’amour. «Mourir à Goa» dit une histoire d’amour inusitée et déroutante comme le sont d’autres récits du livre. Car le lecteur est souvent écartelé, ce qui n’est pas nécessairement un défaut, entre la réalité et les jeux provenant de la production de l’imagination de Désirée Szucsany, cette Montréalaise de 26 ans, née d’un père hongrois et d’une mère québécoise.



LA PASSE, critique par Clément Trudel, 1981

Le Devoir
Critique de La Passe, par Clément Trudel

Carnet de lecture
Linhart, Aranguiz, Szucsany et Crossman

Pour Désirée Szucsany, écrire est certes une passion. Six brefs récits (La Passe, Quinze, prose entière) nous en apportent la preuve. Visuelles, ces nouvelles sortent en technicolor sur l’écran neutre du lecteur. Dans «La brèche», le narrateur fait fonction de cameraman et dans «Le portrait» nous est donnée une saisissante description d’une femme point jeune («vieilles joues où dérapent les souvenirs des baisers») qui a autrefois beaucoup fréquenté les théâtres ; qui sait, peut-être fut-elle actrice elle-même. La moins mince de ces nouvelles («Monsieur Simpson») emprunte même à un scénario son style, allant jusqu’à inclure des points de repère, sympathiques ou pas à la narratrice : Manhattan et Rocky trouvent grâce à ses yeux mais ce Jamais deux sans toi qui emmerde le peuple, nenni!

La Passe est la deuxième oeuvre publiée de la jeune auteur, après La chasse gardée. À chacun ses fantasmes, dirait Nancy Friday ; je ne suis pas sûr que certains types féminins (deux sont cleptomanes) trouveront grâce auprès des académies émancipatrices. Désirée Szucsany cultive un parti-pris de dépaysement («Mourir à Goa» et semble habile à éviter les  «remake» de Maria Chapdelaine. Dans «L’hiver rebelle», cette Natacha trahie par Aurèle attend la paix, «et qu’il neige pour de vrai» mais on est loin de Péribonca, la gare n’a rien à voir avec nos faiseurs de tourtières et... les jurons sortent en véritable kalmouk. «Six récits tendus par la sensualité... dans six décors différents», dit l’éditeur dans une présentation accrocheuse. De ce livre aux récits bien ramassés, j’ai tiré une satisfaction généralisée ; la phrase coule bien, l’on se prend à espérer que D..S., ayant fini de se préoccuper des lecteurs-complices, ouvrira toutes grandes les vannes et nous apportera une oeuvre de plus longue haleine. La Passe constitue une pierre d’attente ; les arrhes qu’y verse l’auteur sont de qualité.

Désirée Szucsany, La Passe. Quinze/prose entière, Montréal, 1981, 124 pages.


ENTEVUE 1981

Journal de Montréal /samedi 16 mai 1981
Les auteurs de chez nous
Jean-Guy Martin
Désirée Szucsany désire être aux anges

Elle aurait pu naître dans la vallée du Nil et mourir dans celle des reines ; mais elle est née à Montréal et préfère jouer avec les mots qu’avec les bandelettes des momies. Avec le nez qu’elle a, la bouche qu’elle a, on inclinerait à dire qu’elle porte l’Égypte en elle. Or, Désirée Szucsany convoite toujours une partie de la Hongrie, lieu d’origine de son père. Et c’est pourtant ici qu’elle a choisi d’écrire. Son premier roman «La Chasse-gardée», parut l’année dernière, sous sa propre maison d’édition, «Déesse». Remarqué tout de suite par une autre maison d’édition, un deuxième manuscrit est accepté d’emblée. Sorti récemment aux éditions Quinze, «La passe» est une succession de courtes nouvelles.

Les préoccupations de Désirée Szucsany ne sont pas uniquement d’ordre littéraire! Les maisons d’éditions, telles qu’elles existent aujourd’hui, ne la satisfont pas. «L’écrivain est la matière première d’un livre et pourtant l’éditeur ne lui verse que 10% des ventes, deux fois par année. En plus, l’écrivain peut être lié à une maison d’édition par un contrat des plus arbitraires. Qui sait si l’éditeur publiera 5000 exemplaires au lieu de 2000? Le créateur, dans cette affaire, ne peut vérifier la production, il subit, c’est tout. En ce sens, il devrait y avoir de moins en moins d’écrivains qui acceptent de signer des contrats les liguant à une seule maison d’édition. On se croirait au temps du servage, où le serf n’avait pas le droit de changer de maître.»

Cette rébellion l’amène donc à fonder sa propre maison d’édition, opérant sous forme de coopérative. Ainsi, chaque écrivain aura un contrôle direct sur sa production et sa distribution. Il n’aura pas à supporter le joug paternaliste de la vieille garde! Si, pour un temps, Désirée Szucsany joue le jeu d’esclave, ce n’est que pour mieux s’affranchir. «Publier chez un éditeur connu apporte une crédibilité que l’édition artisanale n’offre pas encore.»

Elle écrit comme on peint, à grands traits impressionnistes, sans s’arrêter aux descriptions nuisibles à l’absolu.

Il ne suffit pas dire que la guerre est terminée. L’auteur croit qu’elle persiste, aujourd’hui même! «Depuis 35 ans, c’est la guerre froide et les femmes résistent autant qu’en 1939.» Une des nouvelles : «L’hiver rebelle» parle de l’absence de l’homme durant la guerre et cette solitude prégnante, étouffante de la femme vivant l’immobilité du temps : «Du lit, je voyais ses vêtements dans la penderie, immobiles, si immobiles. J’étouffais mes cris dans l’oreiller. J’aurais voulu décrocher ses nippes, il me semblait pendu, là!» En temps de guerre ou non, l’homme déserte, fuit, expose son inflation amoureuse, son impossibilité romantique. Désertion constante, quand tu nous tiens! Ou cette autre nouvelle, «Mourir à Goa» avec les relents de cadavres pourris, la lèpre courant dans les rues, la morosité de tout ce monde aux Indes. «Dans ce quartier de Goa, les odeurs du port emprisonnent les effluves de la mer. La chaleur humide se déplace, chargée de sel et la foule piétine sur la place du marché, en quête de provisions et de magie.» On pense à «India Song» de Marguerite Duras. Liaison fortuite, sensualité constante, langueur des passions, le piano lascif en contrepoint. Il faut le dire, Désirée Szucsany aime les atmosphères ténébreuses, ombragées, néanmoins, au détour d’un mot, un arc-en-ciel, une mélopée, un mythe, une alchimie à la Chagall... qu’elle adore, dont elle conçoit l’animalité et la souplesse des personnages, leur désir d’apesanteur (plus souvent qu’autrement la tête en bas) et son obsession du mythe, d’une part, et d’autre part du texte biblique. Elle l’affirme : «Je ne suis pas à l’âge adulte» et Chagall ironisant : «Je suis un enfant d’un certain âge». Connivence d’enfants qui ne se font plus passer des vessies pour des lanternes.

«Le théâtre de la cruauté» d’Artaud influence l’écrivain en pleine pulsion. Il lui faut caricaturer, excéder les personnages, les exorciser, les pousser à bout ; atteindre, par là, la cruauté la plus pure, la violence divine, en quelque sorte, une expiation sadique opiniâtre : «J’enfle moi-même mes drames, je cristallise toute impression, je joue à l’extrême sans rien éviter, faut être cascadeur... sans cela...» L’écriture est un choix diabolique, méthodique, qui ne supporte pas la concurrence, elle détermine parfois une vie austère qui ne s’envoie en l’air que sur le papier. L’allégorie écrite, exutoire parfait d’une vérité trop froide, ne sied pas à Désirée Szucsany. Elle a trop lu les auteurs russes, Nabokov, Tolstoï, Dostoïevski, Gogol, pour être sans savoir que les récits historiques ne passent pas forcément à côté de l’humain et qu’ils ont même un côté franchement naturaliste. Celle qui toute jeune préférait les dictées... au reste aurait voulu parler plusieurs langues avant l’âge de 30 ans. Le chinois l’intrigue ; écrire un signe, un seul qui façonne une image, un concept, exprime adroitement ce vers quoi elle tend. Il lui reste encore  à écrire en arabesques et faire à travers cela des traductions de poètes hongrois. Sandor Petöfi sera peut-être le premier. Révolutionnaire en 1848, il manifesta en faveur des réformes. Son style lyrique l’amena à chanter la grande plaine hongroise, il mourut à l’âge de 26 ans, sur un champ de bataille. Avant cela, elle traversera peut-être l’enfance et se retrouvera en plein roman social, là où elle veut exulter aux anges elle sera alors!


La Chasse-gardée, roman, 1980

Critique: La Presse, Montréal, samedi 24 mai 1980 
Réginald Martel

Littérature

Les douleurs de la chasse

Un mot encore, cette fois de la Chasse gardée, «roman incestueux» de Désirée Szucsany, édité à compte d'auteur de façon artisanale. C'est un roman qui n'est pas très bien construit, et cette construction rend le récit parfois confus. La grammaire est un peu déficiente, aussi. Pourtant, ce livre contient des pages d'amour, une exploration des sentiments qui est faite avec tant de sincérité qu'on ne peut pas être séduit par le ton très juste, très émouvant souvent qui traverse tout le livre, et qui rend compte avec une fidélité probable du difficile apprentissage de vivre qui est celui des filles violées par leur père, ou par quelqu'un d'autre, et qui cherchent, douloureusement mais avec une générosité intacte, ce prétexte à vivre qui fait la qualité des êtres beaux. La Chasse gardée, c'est une intéressante recherche du paradis perdu, ou jamais eu.
 
LA CHASSE GARDÉE, roman de Désirée Szucsany, 170 pages. Sans éditeur, Montréal, 1980.

CRITIQUE

Critique de La passe, par Madeleine Ouellette-Michalska
Châtelaine, octobre 1981, p. 26

Livres
Les tumultes de  l’amour

Chez Désirée Szucsany le choc amoureux ressemble à un jeu dangereux, un dramatique rapport de force où la vengeance mûrit lentement. Les six récits qui constituent La passe nous montrent l’amour comme un combat inégal d’où l’on sort blessé si l’humour ou la fuite ne s’en mêlent.

Mais quelle beauté dans l’écriture. Désirée Szucsany sait reconstituer des lieux, des sentiments, des climats et des souvenirs. Elle possède une plume ensorcelante. Gravité de ceci : «Cette femme a aimé une fois et failli en mourir.»