Journal de Montréal /samedi 16 mai 1981
Les auteurs de chez nous
Jean-Guy Martin
Désirée Szucsany désire être aux anges
Elle aurait pu naître dans la vallée du Nil et mourir dans celle des reines ; mais elle est née à Montréal et préfère jouer avec les mots qu’avec les bandelettes des momies. Avec le nez qu’elle a, la bouche qu’elle a, on inclinerait à dire qu’elle porte l’Égypte en elle. Or, Désirée Szucsany convoite toujours une partie de la Hongrie, lieu d’origine de son père. Et c’est pourtant ici qu’elle a choisi d’écrire. Son premier roman «La Chasse-gardée», parut l’année dernière, sous sa propre maison d’édition, «Déesse». Remarqué tout de suite par une autre maison d’édition, un deuxième manuscrit est accepté d’emblée. Sorti récemment aux éditions Quinze, «La passe» est une succession de courtes nouvelles.
Les préoccupations de Désirée Szucsany ne sont pas uniquement d’ordre littéraire! Les maisons d’éditions, telles qu’elles existent aujourd’hui, ne la satisfont pas. «L’écrivain est la matière première d’un livre et pourtant l’éditeur ne lui verse que 10% des ventes, deux fois par année. En plus, l’écrivain peut être lié à une maison d’édition par un contrat des plus arbitraires. Qui sait si l’éditeur publiera 5000 exemplaires au lieu de 2000? Le créateur, dans cette affaire, ne peut vérifier la production, il subit, c’est tout. En ce sens, il devrait y avoir de moins en moins d’écrivains qui acceptent de signer des contrats les liguant à une seule maison d’édition. On se croirait au temps du servage, où le serf n’avait pas le droit de changer de maître.»
Cette rébellion l’amène donc à fonder sa propre maison d’édition, opérant sous forme de coopérative. Ainsi, chaque écrivain aura un contrôle direct sur sa production et sa distribution. Il n’aura pas à supporter le joug paternaliste de la vieille garde! Si, pour un temps, Désirée Szucsany joue le jeu d’esclave, ce n’est que pour mieux s’affranchir. «Publier chez un éditeur connu apporte une crédibilité que l’édition artisanale n’offre pas encore.»
Elle écrit comme on peint, à grands traits impressionnistes, sans s’arrêter aux descriptions nuisibles à l’absolu.
Il ne suffit pas dire que la guerre est terminée. L’auteur croit qu’elle persiste, aujourd’hui même! «Depuis 35 ans, c’est la guerre froide et les femmes résistent autant qu’en 1939.» Une des nouvelles : «L’hiver rebelle» parle de l’absence de l’homme durant la guerre et cette solitude prégnante, étouffante de la femme vivant l’immobilité du temps : «Du lit, je voyais ses vêtements dans la penderie, immobiles, si immobiles. J’étouffais mes cris dans l’oreiller. J’aurais voulu décrocher ses nippes, il me semblait pendu, là!» En temps de guerre ou non, l’homme déserte, fuit, expose son inflation amoureuse, son impossibilité romantique. Désertion constante, quand tu nous tiens! Ou cette autre nouvelle, «Mourir à Goa» avec les relents de cadavres pourris, la lèpre courant dans les rues, la morosité de tout ce monde aux Indes. «Dans ce quartier de Goa, les odeurs du port emprisonnent les effluves de la mer. La chaleur humide se déplace, chargée de sel et la foule piétine sur la place du marché, en quête de provisions et de magie.» On pense à «India Song» de Marguerite Duras. Liaison fortuite, sensualité constante, langueur des passions, le piano lascif en contrepoint. Il faut le dire, Désirée Szucsany aime les atmosphères ténébreuses, ombragées, néanmoins, au détour d’un mot, un arc-en-ciel, une mélopée, un mythe, une alchimie à la Chagall... qu’elle adore, dont elle conçoit l’animalité et la souplesse des personnages, leur désir d’apesanteur (plus souvent qu’autrement la tête en bas) et son obsession du mythe, d’une part, et d’autre part du texte biblique. Elle l’affirme : «Je ne suis pas à l’âge adulte» et Chagall ironisant : «Je suis un enfant d’un certain âge». Connivence d’enfants qui ne se font plus passer des vessies pour des lanternes.
«Le théâtre de la cruauté» d’Artaud influence l’écrivain en pleine pulsion. Il lui faut caricaturer, excéder les personnages, les exorciser, les pousser à bout ; atteindre, par là, la cruauté la plus pure, la violence divine, en quelque sorte, une expiation sadique opiniâtre : «J’enfle moi-même mes drames, je cristallise toute impression, je joue à l’extrême sans rien éviter, faut être cascadeur... sans cela...» L’écriture est un choix diabolique, méthodique, qui ne supporte pas la concurrence, elle détermine parfois une vie austère qui ne s’envoie en l’air que sur le papier. L’allégorie écrite, exutoire parfait d’une vérité trop froide, ne sied pas à Désirée Szucsany. Elle a trop lu les auteurs russes, Nabokov, Tolstoï, Dostoïevski, Gogol, pour être sans savoir que les récits historiques ne passent pas forcément à côté de l’humain et qu’ils ont même un côté franchement naturaliste. Celle qui toute jeune préférait les dictées... au reste aurait voulu parler plusieurs langues avant l’âge de 30 ans. Le chinois l’intrigue ; écrire un signe, un seul qui façonne une image, un concept, exprime adroitement ce vers quoi elle tend. Il lui reste encore à écrire en arabesques et faire à travers cela des traductions de poètes hongrois. Sandor Petöfi sera peut-être le premier. Révolutionnaire en 1848, il manifesta en faveur des réformes. Son style lyrique l’amena à chanter la grande plaine hongroise, il mourut à l’âge de 26 ans, sur un champ de bataille. Avant cela, elle traversera peut-être l’enfance et se retrouvera en plein roman social, là où elle veut exulter aux anges elle sera alors!